Tous les articles par Bernadette Jacquaz

NOUVELLES BRÈVES DE L’IQBIO

PETERJÜRGEN NEUMANN – 1939-2019

Peterjürgen Neumann est décédé le 8 août 2019 des suites d’un cancer qui l’a emporté en quelques mois. Au moment de sa retraite comme professeur au département des sciences biologiques de l’Université de Montréal (UdeM), en 2004, il a été le premier vice-président de l’IQBIO.

Je connais Peter depuis 1973 alors que j’étais étudiant au baccalauréat à l’UdeM. Il m’a enseigné en mycologie, puis en phytopathologie. Ce dont je me rappelle le plus de mes premiers cours de mycologie, c’est l’accent de Peter. Ceux qui l’ont connu il y a plus de 45 ans s’en souviennent. Que d’efforts déployés pour améliorer sa maitrise du français. Mais outre son accent incroyable, Peter était sans conteste, et fort heureusement, un professeur très structuré et très connaissant. J’ai découvert la mycodiversité avec lui; je ne parle pas ici seulement des champignons qui se mangent, mais de tous les fungi. Ses dernières années en tant que professeur à l’UdeM, Peter a partagé le cours de Biodiversité du premier cycle avec Pierre Brunel, chacun bien sûr dans son domaine d’expertise.

Yolande Dalpé, Andrée Thuillier et moi-même avons été les premiers étudiants gradués de Peter. Il y avait dans son laboratoire une atmosphère presque familiale. L’heure du lunch, sur une des tables du labo, était un moment privilégié de la journée. Durant ces années, une autre qualité remarquable et appréciée que j’ai découverte chez Peter est sa patience. Il n’a jamais mis de pression sur moi durant les cinq années et demie qu’a durée ma maitrise, pour que ça aille plus vite, pour qu’on en finisse; c’est une attitude qu’on observe fréquemment dans plusieurs laboratoires de recherche et qui me fait dire que Peter était apparemment moins carriériste que d’autres; les relations interpersonnelles, la famille, les amis étaient sa priorité, sans pour autant qu’il néglige sa rigueur scientifique.

Peter était la gentillesse incarnée, jamais feinte. Yolande a écrit : « Affable, empathique, tolérant, strict dans ses exigences mais ouvert aux idées nouvelles, Peter a su transmettre à de nombreux étudiants une méthode de travail et une gestion de laboratoire humaines et rigoureuses. »

Je n’ai pas suivi Peter dans tous les méandres de sa carrière scientifique. Un de ses fidèles amis québécois, Gaston Laflamme, phytopathologiste et chercheur émérite du Centre de foresterie des Laurentides, l’a connu à son arrivée au Québec en 1969. Il rappelle que Peter a été durant sa carrière très actif dans plusieurs sociétés scientifiques, comme la Société de protection des plantes du Québec, la Société canadienne de phytopathologie et l’American Phytopathological Society. À différentes reprises, Peter s’est impliqué dans des mouvements pour la protection de l’environnement et de la nature.

Grand amateur de plein air, Peter s’en donnait à cœur joie dans des activités comme le ski de fond et le vélo, qu’il pratiquait en famille et avec des amis, au Québec et en Europe.

C’est au Cercle des mycologues de Montréal (CMM) que j’ai côtoyé Peter assez régulièrement depuis le début des années 1980. À la fin des années 1970, Peter faisait déjà partie du conseil d’administration. À cette époque, un vent de changement soufflait sur le Cercle, principalement en ce qui concernait son mode de fonctionnement. Sans entrer dans les détails, Peter a été le principal instigateur – pour ne pas dire le provocateur – du changement. C’est ainsi qu’il a été, avec Michel Famelart et Raymond McNeil, deux autres professeurs à l’UdeM et membres du CMM, l’un des principaux responsables de l’entrée du CMM dans l’ère moderne.

À la fin des années 1980 et au début des années 1990, Peter fait sortir le CMM du Québec grâce en particulier à sa connivence avec Gary Lincoff, mycologue de New York renommé aux États-Unis. C’est ainsi qu’en 1991, plusieurs membres du CMM, Peter en tête, participent au Foray de la North American Mycological Association (NAMA) qui se tenait cette année-là dans les Adirondacks. Par la suite, le CMM participera régulièrement à des forays mycologiques dans le Nord-Est américain.

Peter s’est impliqué dans de nombreuses activités du CMM dont il fut nommé membre émérite en 2010. En plus de faire partie du conseil d’administration de façon presque continue jusqu’à récemment, il s’est impliqué dans les rencontres provinciales et nord-américaines, les sorties mycologiques, les cours, les expositions, et j’en passe. Utilisant son talent pour l’observation microscopique, il a introduit l’utilisation du microscope chez plusieurs mycologues amateurs et aussi auprès du public, lors des expositions annuelles de champignons. De nombreux enfants ont fait leur première observation de champignons au microscope avec Peter.

Je lève mon chapeau à Peterjürgen Neumann, le saluant et le remerciant pour sa présence maintenant regrettée et pour les traces profondes qu’il a laissées.

Peterjürgen Neumann lors d’une soirée d’identification de champignons du Cercle des mycologues de Montréal.

Raymond Archambault, Conservateur du Fongarium au Centre sur la biodiversité de l’UdeM et membre du CA de l’IQBIO.

Collectionneuse du mois de juillet 2018

« Dolores Planas »

Dolores Planas a été professeure de limnologie à l’Université du Québec à Montréal (UQAM) durant plus de 35 ans. Elle est l’une des fondatrices du Centre de recherche en géochimie et géodynamique (GEOTOP) et du Groupe de recherche interuniversitaire en limnologie et en environnement aquatique (GRIL) de l’UQAM. Professeur émérite depuis 2013, elle est responsable d’une collection de recherche composée d’organismes phytoplanctoniques dulcicoles comprenant de nombreuses cyanobactéries. Conservée dans une cinquantaine de boîtes, cette collection est constituée de spécimens de la Baie de James et des lacs de la forêt boréale en Alberta et au Québec. Elle compte également les organismes récoltés depuis une dizaine d’années au lac Bromont en Montérégie.

Collection phytoplanctonique

Originaire d’Espagne, Dolores Planas a complété un baccalauréat en biologie ainsi qu’un doctorat en limnologie à l’Université de Barcelone. Elle est la première doctorante diplômée de son mentor, le renommé limnologue Ramon Margalef i López (https://fr.wikipedia.org/wiki/Ramon_Margalef). C’est grâce à lui qu’elle a su développer sa passion pour l’étude des eaux continentales. Fascinée par les algues, elle a toujours tenté de répondre aux mystères de la nature. « Pourquoi ces espèces-là sont-elles là? » se demande Dolores Planas.

En 1975, Dolores Planas obtient une bourse d’études postdoctorales à l’Institut des eaux douces de Pêches et Océans Canada à Winnipeg. Elle décroche par la suite un poste de professeur titulaire à l’UQAM où elle poursuit, encore aujourd’hui, des recherches en limnologie. Au début de sa carrière, elle participe à des projets sur le Richelieu analysant l’impact potentiel du drainage des marécages sur le tychoplancton (ensemble des organismes accidentellement planctoniques) et sur l’impact du détournement des rivières de la Baie de James sur la production primaire et la communauté algale. Elle s’est intéressée aussi aux problèmes liés aux pluies acides. Elle a participé à des projets pancanadiens sur la gestion durable de la forêt, étudiant l’impact des coupes forestières et des feux de forêt sur la productivité et la biodiversité des algues (pélagiques et benthiques) des lacs de la forêt boréale (Alberta et Québec). Des recherches portant sur l’importance du périphyton dans les cycles biogéochimiques du mercure ainsi que les phénomènes qui déclenchent l’accroissement des cyanobacteries toxiques font partie de ses projets recents. Selon elle, ces espèces offrent des défis supplémentaires compte tenu de leur grande diversité. Depuis 2007, avec son équipe, elle est impliquée dans un projet qui vise à enrayer la prolifération des cyanobactéries dans le lac Bromont. Elle y recueille chaque année de nombreux échantillons qui viennent grossir sa collection.

Efflorescence de cyanobactéries (Planktonhrix agardhii) au lac Bromont

Spécimen coup de cœur

À la question « quel est votre spécimen coup de cœur? », Dolores Planas répond : « Dans ma jeunesse, c’était les diatomées. Dans le moment présent, ce  sont les  cyanobactéries.» Elle mentionne certaines espèces comme Planktothrix agardhii, Anabaena et Aphanizomenon flos-aquae mais avoue ne pas avoir de préférence particulière. De fait elle préfère s’intéressée aux raisons qui motivent leur présence, les caractéristiques et les actions des espèces dans un environnement précis. Particulièrement, l’explosion en ce millenium d’efflorescences de cyanobactéries dans des lacs où le processus d’eutrophisation est sous contrôle ou en décroissance.

 

Planktothrix agardhii (Gomont) Anagnostidis & Komárek, 1988

 

Anabaena ssp.
Aphanizomenon flos-aquae
Ralfs ex Bornet & Flahault , 1886

Dolores Planas considère que l’entretien régulier de sa collection de recherche en sciences naturelles est difficile à réaliser et que le manque de temps et d’espace est un problème qui en limite le développement. La gestion de celle-ci devrait être assurée par du personnel permanent pour éviter la perte de collections historiques. En effet, lors d’un déménagement majeur dans les locaux de l’UQAM, deux collections de phytoplancton et de phytobenthos dulcicole du projet Archipel de la fin des années 1970 ont été mises au rebus. Dolores Planas soutient que sa collection actuelle a encore un potentiel pour les recherches scientifiques et la génétique et elle se demande ce qu’il adviendra de celle-ci lorsqu’elle ne sera plus à l’université.

Rebecca Gouge et Bernadette Jacquaz pour l’Institut québécois de la biodiversité, 10 juillet 2018

Le collectionneur du mois de juin 2018

Jean-Pierre Bourassa, professeur émérite, s’implique comme conservateur des collections entomologique et zoologique de l’Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR). Entomologiste spécialisé dans les insectes piqueurs, il a contribué à la récolte et à l’identification de quelques milliers de spécimens de ces derniers qui s’ajoutent aux 60 000 de la collection entomologique. Selon la Société des musées du Québec (SMQ), cette collection serait la 2e plus grosse collection d’insectes piqueurs au Canada.

Collection entomologique

En ce qui concerne la collection zoologique qui comprend plusieurs espèces d’oiseaux et de mammifères naturalisés, elle est composée de quelque 475 spécimens, une grande partie provenant de la collection de l’ancienne Institution des Sourds-Muets de Montréal. Jean-Pierre Bourassa s’en est porté acquéreur pour l’université au début des années 1980 pour fin de conservation et de référence éventuelle. Depuis, plusieurs spécimens de sauvagine, notamment du fleuve Saint-Laurent et du lac Saint-Pierre, y ont été ajoutés.

Collection zoologique

Dès son plus jeune âge, Jean-Pierre Bourassa s’intéresse aux sciences naturelles. Il s’inscrit à l’École des Pêcheries de La Pocatière et complète un baccalauréat en biologie à l’Université Laval. Après avoir enseigné au Collège de Lévis puis au Séminaire de Trois-Rivières, il entreprend une maîtrise à l’Université Laval sous la supervision de Robert Lagueux. Son projet de recherche portait sur l’alimentation de la truite mouchetée dans le Parc des Laurentides. L’analyse des insectes consommés lui a permis de développer sa passion pour l’entomologie.

En 1969, avec ses collègues Guy Vaillancourt et Estelle Lacoursière, Jean-Pierre Bourassa a été désigné pour créer le programme de biologie de l’UQTR. À eux trois, ils ont dressé la liste des cours qui seront enseignés durant plus d’une trentaine d’années avant une actualisation devenue nécessaire. Afin de souligner son exceptionnelle contribution à la création de ce programme, Jean-Pierre Bourassa a été honoré par l’Association des biologistes du Québec en 2017.

Quelques années après la création du programme de biologie, Jean-Pierre Bourassa  démarre la chaire de recherche sur les insectes piqueurs (moustiques, mouches noires, taons et brûlots) de l’UQTR. Sujet inédit pour l’époque, il s’intéresse au motif derrière la voracité de ces insectes, à leur valeur écologique ainsi qu’à leur biodiversité au Québec. Lors de ses nombreux voyages à travers le Québec, Jean-Pierre Bourassa a également participé au développement d’approches biologiques pour la lutte contre les insectes ravageurs en milieu agricole.

Au milieu des années 1970, il entreprend des études doctorales sous la direction de Maxime Lamotte à l’Université Pierre et Marie Curie Paris VI en France. Son projet de recherche concerne les insectes piqueurs, notamment  les formes immatures d’une espèce en particulier, Aedes atropalpus, dans la région de la Mauricie qui se développent exclusivement dans les creux de rochers.


Spécimen coup de cœur

Aedes atropalpus (European Centre for Dease Prevention and Control)

Jean-Pierre Bourassa garde un bon souvenir de ses heures passées à scruter les mares d’eau à proximité des chutes de Shawinigan et du barrage de La Gabelle sur la rivière St-Maurice, dans le cadre de ses travaux de recherche pour son doctorat. Son spécimen coup de cœur est donc l’espèce qui était l’objet de ses études, Aedes atropalpus.

« C’est un moustique particulier qui ne se développe que dans les mares des creux de rochers. Ce fut un bonheur de pouvoir suivre son développement en ces micro-milieux. »


De 1989 à 1990, Jean-Pierre Bourassa sera le premier directeur général de l’Insectarium de Montréal, suite à une entente entre la Ville de Montréal et l’UQTR. De retour à Trois-Rivières, il continuera d’enseigner à l’université jusqu’en 2002, puis comme retraité jusqu’en 2016, dans le cadre de deux cours sur les insectes. Vulgarisateur scientifique hors pair, il a publié plusieurs livres sur les insectes et il participe également à des émissions radiophoniques en tant qu’expert en entomologie.

Très tôt, Jean-Pierre Bourassa s’est engagé à préserver les spécimens d’insectes récoltés. Ils constituent une référence pour leur identification mais aussi une source d’information comme témoins des conditions sous lesquelles leurs représentants vivent ou ont vécu.

« Les collections de recherche représentent pour moi l’expression bioécologique du patrimoine naturel. »

Une partie de la collection de l’UQTR sert de matériel pédagogique, mais une grande partie est conservée comme référence. Certains partenaires comme l’Organisation Mondiale de la Santé se sont intéressés à la collection entomologique pour différentes études sur les maladies comme le paludisme et l’onchocercose. Jean-Pierre Bourassa se préoccupe de ces collections, tant entomologiques que zoologiques. Selon lui, il est primordial que l’université prenne des dispositions adéquates afin de poursuivre leur conservation.

Rebecca Gouge et Bernadette Jacquaz pour l’Institut québécois de la biodiversité, 28 juin 2018

Les collectionneuses du mois d’avril

Marie-Hélène Morissette-Bélanger et Marie-Laure Escudero

Marie-Laure Escudero et Marie-Hélène Morissette-Bélanger sont responsables de la collection entomologique de GDG Environnement ltée (GDG), une firme de Trois-Rivières qui se consacre au contrôle des insectes piqueurs et des plantes envahissantes. Conservée à leur laboratoire, leur collection rassemble près de 60 espèces de moustiques (culicidés) du Québec et de l’Ontario, qui ont été récoltées lors de leurs travaux. Elle est constituée principalement de spécimens adultes piqués. Elle comporte également des moustiques et des mouches noires (simuliidés) larvaires conservés dans l’alcool.

Titulaire d’une maîtrise en biochimie et d’un doctorat en microbiologie, Marie-Laure Escudero s’est d’abord intéressée à la parasitologie. Engagée comme postdoctorante dans l’équipe de Jacques Boisvert à l’Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR), elle a étudié l’efficacité du Bti (Bacillus thuringiensis israelensis), une bactérie larvicide, dans le cadre de projets de lutte biologique contre les insectes piqueurs. À la suite de premières expériences en identification de larves, elle s’est rapidement intéressée à la taxonomie de ces insectes. En 2003, elle est devenue directrice du laboratoire de GDG tout en continuant d’enseigner la microbiologie à l’UQTR.

Marie-Hélène Morissette-Bélanger est titulaire d’un baccalauréat en biologie à l’UQTR. Inspirée par son mentor Jean-Pierre Bourassa, professeur en entomologie et en parasitologie, elle développe son intérêt envers les insectes piqueurs. Biologiste chez GDG depuis six ans, elle participe aux inventaires et procède à l’identification des spécimens échantillonnés à travers la province afin de valider la biodiversité présente dans les zones traitées et non traitées contre les insectes piqueurs. Elle s’intéresse particulièrement à leurs stades de développement, leur répartition géographique et leur habitat naturel.

Spécimen coup de coeur

Leur spécimen coup de cœur est unanimement le culicidé Psorophora ciliata. Avec une taille jusqu’à 20 fois supérieure à celle du plus petit des moustiques, il est de la grosseur d’une pièce de 25 cents. Cette espèce s’attaque davantage au bétail qu’aux humains et, comme elle ne produit pas d’agent anesthésiant, sa piqûre est particulièrement douloureuse.

« C’est un monstre! En plus, ce qui est particulier avec ce moustique, c’est que les larves sont prédatrices d’autres larves, même entre elles! » – Marie-Hélène Morissette-Bélanger

« C’est le plus gros moustique piqueur que nous avons au Québec! Il est aussi très beau avec ses pattes aux écailles hérissées. C’est comme s’il avait mis ses pattes dans un courant électrique. » – Marie-Laure Escudero

 

Une partie de la collection entomologique élaborée depuis 2014 par Marie-Hélène Morissette-Bélanger et Marie-Laure Escudero  sert essentiellement de cadre de référence pour l’identification au laboratoire. L’autre partie est un outil d’éducation et de vulgarisation scientifique et est présentée lors de conférences pour illustrer la diversité des culicidés du Québec. La collection sert également à la recherche et permet de suivre l’évolution géographique de ces espèces ainsi que de noter la présence d’espèces rares et d’espèces exotiques potentiellement envahissantes. Avec l’apparition du virus du Nil et l’introduction  de moustiques vecteurs de la dengue ou du virus Zika,  la raison d’être d’une telle collection prend tout son sens.

Rebecca Gouge et Bernadette Jacquaz pour l’Institut québécois de la biodiversité

23 avril 2018