Tous les articles par Juliette Duranleau

La collectionneuse du mois de mai

Huguette Massé est la responsable de la collection de poissons et d’écrevisses de la Direction de la gestion de la faune de l’Estrie, de Montréal, de Montérégie et de Laval. Cette énorme collection de spécimens d’eau douce est conservée au laboratoire du ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs situé à Longueuil. Huguette Massé participe activement à l’entretien et à la gestion des spécimens, mais aussi à la recherche gouvernementale et universitaire qui se fait en lien avec la collection. Elle offre également à l’occasion des formations sur l’identification des poissons et de leurs contenus stomacaux.

« Les spécimens de la collection sont non seulement les témoins du passé, mais ils représentent également les débuts de l’étude de la faune aquatique du Québec. Ce sont ces poissons qui ont servi à identifier quelles espèces sont présentes dans nos plans d’eau. »

Avide d’apprentissages, Huguette Massé entreprend un retour aux études à l’âge de 35 ans. Elle complète alors un baccalauréat en biologie à l’Université du Québec à Montréal. Déjà captivée par l’étude des poissons, elle commence à travailler comme technicienne dans le laboratoire du professeur Réjean Fortin où elle aide les étudiants aux cycles supérieurs à identifier les spécimens de contenus stomacaux de poissons. Elle se découvre alors une véritable passion pour l’identification de poissons dégradés à partir de structures telles que les otolithes et les appareils pharyngiens. Elle commence alors à assembler une collection d’invertébrés et de structures pour pouvoir identifier les proies dans les contenus stomacaux. Elle obtient ensuite un poste au sein du réseau de suivi ichtyologique du fleuve Saint-Laurent. Ce poste lui permettra de découvrir les merveilles cachées du laboratoire du Ministère avec des collections renfermant des spécimens datant d’aussi loin que 1928.

Spécimen coup de cœur

Huguette Massé affectionne tout particulièrement un spécimen de chevalier cuivré (Moxostoma hubbsi) exposé aux bureaux de Longueuil. Il s’agit d’un squelette assemblé par Michel Bourque, vétérinaire à la retraite de Montréal, le résultat d’un travail minutieux de quelque 100 heures. Le chevalier cuivré est le seul poisson qui ne se trouve qu’au Québec. Il peut atteindre plus de 30 ans d’âge.

Ce poisson est présentement en voie de disparition, les estimations chiffrant sa population à tout au plus quelques centaines d’individus.

La collection ichtyologique de la Direction de la gestion de la faune à Longueuil est utilisée notamment comme collection de référence pour l’identification de spécimens, mais aussi pour faire des comparaisons avec le passé. Par exemple, lors du projet de réintroduction du Bar rayé (Morone saxatilis), des spécimens de la collection ont été utilisés pour déterminer le régime alimentaire de l’espèce en milieu naturel. Les contenus stomacaux des derniers individus trouvés dans le fleuve Saint-Laurent avant leur disparition (spécimens datant des années 1950) ont pu être examinés afin d’évaluer ce dont les bars rayés se nourrissaient à l’époque. Ainsi, il a été possible de déterminer si les sources alimentaires nécessaires étaient présentes en vue de leur réintroduction en milieu naturel.

Le laboratoire s’est récemment doté d’équipements pour procéder à  des recherches sur la génétique. Par exemple, dernièrement, des analyses ont été réalisées pour reconnaitre l’attribution parentale des jeunes chevaliers cuivrés de l’année afin de déterminer si ces jeunes poissons sont issus de la reproduction naturelle ou de la reproduction artificielle faite pour maintenir la population.

   

Bocaux renfermant plusieurs spécimens de Laquaiches aux Yeux d’Or (Hiodon alosoides)

Quelques spécimens de la collection ichtyologique de la Direction de la gestion de la faune de l’Estrie, de Montréal, de la Montérégie et de Laval

   

    La collection de Longueuil ne cesse de grandir. En effet, chaque année elle acquiert de nouveaux spécimens provenant des différents projets d’études, mais aussi des firmes de consultants qui viennent suivre les formations offertes par Huguette Massé. La collection comprend aujourd’hui des centaines de milliers de spécimens.

     Huguette Massé ne regrette pas son choix d’être retournée aux études et d’avoir choisi la biologie. Bientôt à la retraite, elle compte bien continuer à venir aider au maintien de  la collection provinciale du Ministère et a de nombreux projets en tête. Elle encourage la conservation des collections en sciences naturelles : « Ces collections sont des traces précieuses nous permettant d’avoir un regard sur le passé. Ce sont des connaissances riches. Les collections sont l’expression de notre patrimoine collectif au Québec ! ».

Juliette Duranleau pour l’Institut québécois de la biodiversité

26 mai 2017

Le collectionneur du mois de février

Jean Dubé est reconnu comme le spécialiste des écrevisses du Québec. Ayant fait carrière au service de la Faune du Québec (MFFP), il a participé à la création d’une collection unique des différentes espèces d’écrevisses du Québec, conservée au laboratoire du MFFP à Longueuil. Aujourd’hui à la retraite, il continue d’être actif dans le domaine des collections en sciences naturelles. Il travaille présentement à l’informatisation de sa collection entomologique personnelle.

Jean Dubé s’intéresse aux sciences naturelles dès l’âge de huit ans. C’est à cet âge qu’il commence à collectionner plusieurs sortes d’organismes, particulièrement des insectes. Désireux d’en apprendre plus sur le monde naturel, il s’inscrit au collège de Rigaud pour pouvoir fréquenter le réputé club des jeunes naturalistes du père Louis Genest. Il acquiert par la suite une méthodologie de travail et améliore ses connaissances en identification ainsi qu’en conservation des spécimens récoltés.

Afin d’être admis au baccalauréat en biologie, Jean Dubé complète ses deux dernières années de cours classique au collège André-Grasset, davantage reconnu pour les sciences. Avant de quitter pour l’Université de Montréal, il y léguera sa collection de poissons d’eau douce. Déjà spécialiste des coléoptères carabidés pendant son baccalauréat, il décide de poursuivre des études supérieures en entomologie forestière et de contribuer ainsi à une meilleure connaissance de l’écologie de ce groupe d’insectes. Un peu avant de terminer sa maîtrise, il se fait offrir un poste au service de la Faune à Hull. Il est alors le premier biologiste à travailler au parc Papineau-Labelle. Moins d’un an plus tard, un poste d’invertébriste s’ouvre à Montréal. Jean Dubé obtient le poste et il demeurera à l’emploi du service de la Faune jusqu’à l’heure de sa retraite en 2007.

« Je suis biologiste de formation, mais collectionneur de naissance. À l’âge de huit ans, j’avais une collection d’insectes. C’est vraiment une passion. Dès l’âge de neuf ans, je savais que je voulais travailler dehors avec les plantes et les animaux. Je me suis informé et on m’a dit que c’était le métier de biologiste. Mon choix de carrière était alors déjà réglé. »

Écrevisse à pinces bleues, (Orconectes virilis), Illustration de Pierre Bilodeau

Spécimen coup de cœur

« L’écrevisse géante (Cambarus robustus) est, d’après moi, l’espèce qui offre le plus de potentiel pour la capture et la consommation en famille. En plus d’être des organismes qui n’accumulent pas les contaminants, contrairement aux moules, les écrevisses sont comestibles et goûteuses. »

Écrevisse géante (Cambarus robustus)

C’est la lecture d’un bulletin français de pisciculture qui a amené Jean Dubé à s’intéresser aux écrevisses. On y abordait le problème de l’écrevisse américaine (Orconectes limosus), une espèce introduite dans les bassins qui avait remplacé les espèces indigènes en leur transmettant la peste de l’écrevisse. En examinant des échantillons provenant d’une étude menée pour estimer le potentiel commercial du lac St-Pierre pour les écrevisses et déterminer leur degré de contamination, on y avait justement noté la présence majoritaire de l’écrevisse américaine. Jean Dubé a donc entrepris l’étude de la répartition géographique des différentes espèces d’écrevisse du Québec afin de mieux documenter le sujet et d’éviter qu’une situation semblable à celle des piscicultures françaises ne se reproduise ici. Il a alors reçu énormément d’échantillons d’écrevisses provenant d’un peu partout au Québec, surtout des captures accidentelles dans le cadre d’inventaires ichtyologiques effectués par le service de la Faune dans diverses régions du Québec. De ces échantillons est née la collection d’écrevisses du Ministère  ainsi que la monographie publiée en 2007 faisant un rapport complet des connaissances de l’époque sur les huit espèces d’écrevisses présentes au Québec. Jean Dubé a consacré une bonne partie de ses dernières années au Ministère à compléter et informatiser la collection. Ainsi, la collection a pu être mise en valeur et pourra être utilisée pour de futures recherches, l’étude des écrevisses au Québec et en Amérique du Nord étant encore en pleine évolution.

À la question, « Pourquoi les collections sont-elles importantes selon vous ? », il répond : « C’est la seule manière d’échantillonner dans le passé. Avec les progrès de la biologie et de la génétique, on peut tout faire. Même sans l’ADN, on peut avoir une idée sur comment la répartition géographique des espèces change dans le temps. Les écrevisses sont un cas particulier, c’est encore en pleine expansion, la répartition géographique est dynamique. C’est grâce aux collections qu’on peut voir comment c’était dans le passé. »

Écrevisse de ruisseau (Cambarus bartoni)

Le collectionneur du mois de janvier

Anthony Howell est le conservateur et le gestionnaire des collections d’histoire naturelle du musée Redpath de l’Université McGill. Il est responsable des quelque 425 000 spécimens des collections zoologiques, minéralogiques et paléontologiques hébergées au Musée. Il participe activement à l’entretien et à la gestion des spécimens, mais aussi à la recherche universitaire qui utilise les collections de sciences naturelles. En effet, plusieurs chercheurs tentent de comparer des spécimens historiques avec des spécimens récents afin d’établir les changements qui s’opèrent avec le temps.

« La plupart des gens ne savent pas qu’un musée, au-delà de ses expositions, a également un rôle extrêmement important dans la recherche sur l’histoire naturelle. Ce rôle est de conserver l’histoire de l’histoire naturelle, c’est-à-dire l’histoire de la recherche sur la nature. »

Anthony Howell a complété un baccalauréat en anthropologie à l’Université Concordia. Il était déjà actif comme bénévole au musée Redpath lorsqu’un poste de technicien en zoologie a été affiché. Après avoir obtenu le poste, il a décidé d’abandonner ses démarches de maîtrise en anthropologie pour se consacrer à ses nouvelles fonctions. Ayant toujours été grandement intéressé par les sciences naturelles et la muséologie, il y voyait une excellente opportunité de continuer à faire de la recherche tout en travaillant dans un musée. Son poste de technicien s’est rapidement transformé en gestionnaire des collections d’histoire naturelle du musée Redpath où il travaille activement depuis près de 10 ans.

Spécimen coup de cœur
Anthony Howell affectionne tout particulièrement un spécimen historique exposé au 2e étage du musée Redpath. Il s’agit d’un squelette de béluga avec une histoire bien particulière. Ce squelette a été extrait en 1895 du sol de la briqueterie Smith situé sous le pont Jacques-Cartier à Montréal.

Ce béluga aurait vécu dans la mer postglaciaire qui recouvrait une bonne partie des basses terres du Saint-Laurent il y a de cela presque 12 000 à 10 000 ans. La vue de ce spécimen lui rappelle qu’avant la ville, la nature était omniprésente à Montréal et qu’à travers les siècles  la nature et les paysages sont en perpétuel changement.

Le Musée Redpath

Datant de 1882, le musée Redpath est le plus vieux musée d’histoire naturelle au Canada. Il n’abritait au départ que les collections zoologiques, de fossiles et de minéraux de Sir William Dawson, éminent naturaliste, alors principal de l’Université McGill. Ce musée s’est rapidement agrandi et il loge aujourd’hui de vastes collections de paléontologie, de zoologie, de minéralogie et d’ethnologie. Autrefois surtout reconnu comme musée d’exposition, il est devenu depuis les années 1970 beaucoup plus axé sur la recherche. Il possède désormais plusieurs laboratoires et il dispose également d’un amphithéâtre d’enseignement, offrant des cours aux étudiants de l’université. Les projets de recherche réalisés au Musée sont surtout centrés sur l’évolution de la vie sur Terre, de l’étude des vestiges paléontologiques à l’observation des espèces contemporaines. La recherche scientifique réalisée au musée Redpath s’appuie sur des collections de fossiles, d’animaux naturalisés et de minéraux, la plupart provenant du Québec. Ce matériel est utilisé chaque jour pour une multitude de cours et de projets de recherche.  De nombreux spécimens sont prêtés à d’autres institutions afin de contribuer à l’avancement de la science.

Fossile d’une graine de plante du genre Cordaites, spécimen original de la collection de Sir William Dawson, fondateur du musée Redpath

Quelques spécimens de la collection ornithologique du musée Redpath

Le musée Redpath est présentement très actif et en pleine restructuration. Il reçoit régulièrement de nouvelles collections et il réalise et appuie de nombreux projets de recherche. La direction et le personnel souhaitent que tous les spécimens utilisés pour la recherche soient gardés et accessibles directement au Musée. Le but de cette restructuration consiste également à faciliter les collaborations avec les chercheurs. Comme l’explique Anthony Howell : « Tout cela va d’abord commencer par des rénovations. Nous aimerions retrouver le style du Musée comme il était avant, à sa construction, c’est-à-dire rouvrir les espaces sur les étages supérieurs pour avoir davantage d’expositions et déménager les bureaux de recherche dans les étages inférieurs. » Anthony Howell est très emballé par ces changements : « L’avenir du musée Redpath comporte, certes, beaucoup de défis, mais il y aura l’intégration de plusieurs nouvelles collections et de nouvelles collaborations qui feront progresser le Musée. Nous sommes sur une excellente voie! »

Juliette Duranleau pour l’Institut québécois de la biodiversité

19 janvier 2017